J'ai vécu, sans m'en apercevoir dans un enclos bien sagement fermé depuis que je suis née. Cela fait 20 ans que je vivais pour essayer de me différencier de mes frères et s½urs aux réussites incontestées. Après tout, j'étais la petite dernière, un mélange de la première, du troisième. En copie, donc un peu moins bien.
Après tout, elle a toujours été la première. Elle avait 20 ans de plus que moi et avait désormais réussi sur le plan professionnel et sentimental, aux Etats-Unis. Le temps a romancé ses histoires d'adolescence, aveuglant l'objectivité de parents dont la présence d'une fille manquait. Impossible de me démarquer d'elle. Même me colorer les cheveux en orange carotte rappelait à ma mère les idées farfelues de mon double quand elle avait eu, elle aussi treize ans.
Le troisième, un fils. Un fils surprotégé par une mère qui avait certainement une peur atroce qu'il lui arrive quelque chose, comme à son frère. Lui était bien, beau, sur ses jambes, et c'était peut être le cadeau de sa vie de génitrice. Il a toujours profité de sa situation en Fils Prodigue. Inconscient de sa situation de privilégié ? Egoiste ? Aveugle ? Obnubilé par une réussite qui ne se traduisait que par l'obtention d'un diplôme, qui dans le fond ne l'intéressait pas vraiment.
Un symbole d'autorité parti à Genève ? A Singapour ? En tout cas absent. Je me rappelle de nos nuits passées à guetter l'arrivée de sa voiture quand la nuit était tombée autour de la maison. Nous étions le nez collé contre la fenêtre de la chambre parentale, la seule pièce à avoir une vue sur l'extérieur pendant que ma mère nous croyait endormis. Je sens encore l'odeur de mon père quand il revenait de loin : un mélange d'odeurs rassurantes, Fahrenheit de Dior, d'une mallette en cuir, le froid. Lassé de sa semaine de travail, il ne supportait aucun débordement de notre part, et depuis toujours, j'ai interpreté son attitude envers nous comme de l'insatisfaction. Je n'avais qu'un but jusqu'à maintenant : qu'il soit fier de moi.
« Le vent transperce ces trop longues avenues.
Quelqu'un cherche une adresse inconnue.
Une ville se fane dans les brouillards salés.
La colère océane est trop près.
Personne ne s'éloigne du quai. »
Aujourd'hui, le tournant est amorcé. La fin de l'adolescence me rend la vue jour après jour. Le tuteur désire déchoir. Il reproche ma droiture et ma rigueur qu'il a lui-même façonné.
Quand je regarde ma soeur, je vois son existence remplie d'activités de surface, d'occupations. Mais l'intérieur est vide. Parfois, je vois un sourire, du rêve américain.
Mon frère voyageur ne sait demander une chose avec constance et suite. La société ne donne rien à des demandes farfelues, qui n'ont pas de ténacité, de véracité, de vouloir. Hors de lui est ce désir de travailler dans une banque. Qui lui a mis cette chose en tête ? Pourquoi ? Pour avoir cette vie de petit consommateur d'Ipods ? Si seulement ils y trouvaient du bonheur..